03 mars 2009

Après ma rencontre avec les élèves de Dole.

Avant que de partir pour Bruxelles, je tenais à vous donner à lire la toute première version d'Innocent qui n'a pas été publiée. Cette version était découpée en chapitres. Dans le texte ci-dessous, les chapitres homis sont ceux qui ont été repris pour la version dévinitive d'Innocent.

Je tenais à laisser la lecture de cette version car lors de ma rencontre en février avec les collégiens de Dole, je leur ai lu le déburt de cette version. Quelle surprise de constater que cette version, très différente de celle publiée, a appréciée des élèves (mais pas du tout des professeurs). Je vous laisse seuls juge (et puis, si vous ne connaissez pas la version publiée d'Innocent, n'hésitez pas à l'acheter en librairie, en salon ou de l'emprunter à la bibliothèque !)

 

J'aimerais lire vos commentaires de cette version.

 

Ps : Chers élèves de Dole, c'est grâce à vous, à vos réactions que j'ai décidé de poster cette noteaujourd'hui pour que vous puissiez la lire à votre retour de vacances ! Alors, n'hésitez pas à vous manifester !

 

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1.

Courir, courir, courir. Ne plus jamais s’arrêter. Courir au-delà de l’épuisement, du dernier souffle, de l’ultime instant. Courir à en vomir. Courir pour ne pas mourir.

Impression que ma tête est une peau tendue de djambé que frappent des mains inconnues. Paumes heurtant mes tempes, me forçant à fermer les paupières. Je cours, les yeux saturés de douleurs intraduisibles. Je fuis un frère, un voisin. Je fuis une ombre envahie par la haine. Du plus lointain de mes souvenirs, je ne me rappelle pas de courses plus épuisantes, plus éprouvantes. Même lors de la cérémonie des initiés dans la profonde Forêt Sacrée. Trois jours et quatre nuits sans nulle autre ressource que son courage pour affronter les adversaires. Les esprits. Les doutes. Trois jours de combats. Quatre nuits d’errance. Trois jours pour passer la frontière entre l’enfance et l’âge adulte. Quatre nuits d’apprentissage. À treize ans, je suis devenu un homme. J’en porte la carrure. J’en garde les blessures. Scarification physique. Sacrifice symbolique. Dans le village, tous les hommes de mon âge, Hutu comme Tutsi ont traversé cette expérience, solitaire dans l’erreur, solidaire dans la peur. C’était hier, et c’est si vieux maintenant. Cela fait désormais parti d’un autre monde. Peut-être n’était-ce même pas moi qui participait à cette épreuve. Peut-être n’ais-je fais que rêver cette harmonie sans ethnie. Que reste-il de ce passé ? Qui reste-il non trépassé ? Et dire que ce rite devait nous aider à surmonter toutes nos craintes, à participer à l’équilibre de notre société. Comprendre le monde que nous observions désormais d’un regard neuf.  Et dire que j’y ai cru, que tout le monde avait donné une confiance aveugle à l’umufumu du village. Lui à qui nous laissions nos nouveau-nés et nos ancêtres. Lui, le premier qui a dénoncé les familles Tutsis à ces interahamwe pleins de fureur. Lui, le premier à avoir eu peur de la mort, peur des autres. Par sa lâcheté et son égoïsme, il a rompu ce fil magique qui nous reliait tous Qu’avait-il donc à se reprocher ? Son identité seule lui assurait déjà la vie sauve. Je le revois encore, tendre des bidons d’urwagwa et tenter de dissimuler ses tremblements de frayeur. J’entends encore son rire fourbe, ses paroles fausses désormais gravées au plus profond de ma mémoire dilatée. Son regard accusateur, dénonciateur, annonceur de mort prochaine. Son rang au sein du village lui a permis de ne tuer personne de ses propres mains. Il a préféré proférer les assassinats. Si j’avais su, si j’avais imaginé que cela pouvait arriver un jour…

Umufumu est le nom donné au sorcier.

Interahamwe est le nom donné aux milices extrémistes Hutus.

urwagwa désigne le vin de bananes, trois fois moins cher et trois fois plus forte que la bière, d’où sa très grande popularité
2.

J’entre dans le cabinet. Devant moi, deux chaises séparées d’un bureau crème pour tout mobilier. Au mur, rien. Rien que du blanc. Le bureau, vide. Hormis un PC silencieux. La femme s’assoit en face de l’ordinateur et du regard, m’invite à prendre place en face d’elle. Je reste debout, les bras le long du corps. Immobile. Impassible. Tournant le dos à mon interlocutrice, comme à chaque séance. Je baisse les yeux non par timidité mais pour cacher la fureur profonde qui me possède depuis mon arrivée en France.

- Comment vas-tu aujourd’hui, Innocent ? Tu ne peux toujours pas me voir ? Je respecte ton choix. Mais un jour il faudra que tu m’affrontes, que tu me parles de ta colère, tu le sais Innocent. Il faudra que tu regardes ta réalité en face.

(Silence).

Sinon, quoi de neuf depuis la semaine dernière ?

La psy me demande de parler, parler, toujours parler ! À croire qu’elle ne sait pas écouter le silence, qu’elle ne veut pas entendre mes mutismes douloureux.

Elle est sourde ou quoi ? Comment je pourrais aller bien ? Ces coups de machettes là et là, sur mon oreille, sur mon crâne, elle ne les voit pas ? Elle fait la dégoûtée ? Heureusement que je lui ai encore rien dit ! Elle irait tout droit dégueuler ses tripes dans les chiottes, c’est sûr ! En plus, elle sait très bien ce qui m’est arrivée. J’ai entendu Myriam lui raconter. Pas tout, hein ! Je lui fais confiance à Myriam. Elle n’ira jamais me trahir, je le sais. Et d’abord, ça me servirait à quoi de lui parler ? Elle y connaît rien et elle fait son intéressante. Elle était pas avec moi dans les marais. Son gros cul bien au chaud enfoncé dans son siège. Et plutôt crever que de raconter quoi que ce soit à une blanche ! Je sais trop comment ils sont. J’ai pas oublié les visages. Des faces de blanc, au Rwanda, ça ne s’oublie pas.

Elle se fout de ma gueule, ma parole…

Je m’en contre balance de sa pitié ! C’est ce qu’il faudrait que je lui crache à la tronche. Elle ferait sûrement moins la maligne après. Faudrait que j’lui dise de faire gaffe parce qu’à se frotter trop près de moi, elle va en mourir, comme tous les autres. J’suis maudit mais elle ne le sait pas. Elle l’apprendra quand il sera trop tard. Bien fait pour toi, gronace !

Myriam, c’est pas pareil. Elle m’a sauvé et éloigné des camps, donc logiquement, elle va pas mourir.

Myriam est noire et française. Je suis comme elle maintenant. Sauf que la ressemblance s’arrête là, nette. Elle était infirmière pendant les massacres. Elle faisait parti des Médecins Sans Frontières. Mais elle a arrêté en revenant du Rwanda. Elle a dit qu’elle en pouvait plus de voir tout cela. C’est quoi tout cela ? C’est nous ? Elle ne supportait plus de nous voir crever. Elle supportait plus les massacres dans les camps censés nous protéger. Elle en pouvait plus de la misère, de la maladie. Je te comprends Myriam, c’est pas joyeux. Moi aussi j’en pouvais plus. J’allais partir de ces pièges à la con. Je préférais mourir en liberté que dans ces " prisons " où les hutus imposaient encore la loi.

Myriam m’a trouvé dans un camp de réfugiés. Je sais pas pourquoi elle a voulu me récupérer, moi, avec ma moitié de crane, mon oreille en moins et ma famille déchiquetée. Elle  me l’a pas dit. Mais je sais qu’elle me respecte et que je suis en sécurité avec elle, même si elle m’a ramené dans le pays des traîtres, c’est toujours mieux que l’Afrique, de vivre avec les bourreaux et ne rien pouvoir faire sinon se taire. Y’a bien les gacacas, mais je crois pas qu’ils peuvent faire grand chose. En condamner quelques uns pour l’exemple. Mais tous ceux qui sont pas en prison, ceux qui vivent encore avec le peu de Tutsi qui restent, hein, comment ça se passe au quotidien ? Tu crois peut-être que la haine s’arrête parce qu’on l’a décidé ? Tu crois que les morts ne doivent pas être vengés ? Tu crois que les blancs ont tout arrangé ? Tu crois quoi, qu’on est trop cons pour s’en sortir ?

Ici, en France, même la misère semble pleine de fric. Tout s’achète ici. Même le droit de vivre. Je pensais que c’était pareil au Rwanda, que des gens avaient pu sauver leur peau en payant les tueurs. Mais non. Un soir, j’étais seul chez Myriam et je suis tombé par hasard sur une émission racontant les tueries. Ceux qui avaient de l’argent ont été découpés pareils que les autres, peut-être pire parce que les Hutus les ont découpés lentement, en rigolant et en prenant leur temps.

Myriam ne m’a jamais forcé à parler. Elle est là. Et elle était là-bas. Elle sait. C’est tout. Et quand je dis tout, c’est vraiment Tout. Je me comprends.

- Tu veux dessiner, Innocent ? La psy sort un paquet de feuilles pleines de blanc. Je déteste cette couleur et tous ceux qui la porte !

Mais elle me prend pour qui ? J’ai pas quatre ans ! C’est quoi son problème ? C’est quoi son problème ? C’est quoi son problème ?

- Innocent ! Calme-toi ! Calme-toi ! Si tu ne veux rien faire, tu peux sortir mais ne détruis pas le matériel, ça ne sert à rien ! Innocent, tu m’entends ?

Bien sûr que je t’entends, tu me hurles dans les oreilles ! Je suis pas sourd ! Je suis pas fou ! Putain, tu me prends pour qui ? Tu me prends pour qui ? Tu me prends pour qui ?

- Lâche-moi !

- Très bien Innocent. Sors. Je vais parler avec Myriam.

- Ouais c’est ça, parle lui à Myriam, elle te dira rien. Y’a rien à dire, de toute façon !

Je n’en peux plus de ces séances. Qu’est-ce qu’elle veut ? Qu’est-ce qu’elle me veut ? Faudrait que je lui raconte ce que j’ai vu, ce que j’ai subit ? Elle rêve. Et puis je ne me rappelle de rien. Seulement ces éclairs qui reviennent, comme là, maintenant. Elle m’a trop chauffée !

Les gacacas sont des tribunaux populaires qui confrontent les  bourreaux et les victimes afin de tenter de mettre en place un début de réconciliation


4.

Lorsque j’ouvre les yeux, le visage de ma mère se superpose à celui de Myriam. Je me débats mais la psy me ceinture. Je la déteste. Je ne peux pas encore parler mais dans mon regard, elle peut y lire sa fin prochaine. Programmée. Elle recule, apeurée. Elle a dû comprendre. Elle va me foutre la paix maintenant. Je ricane fièrement, bêtement, méchamment. Elle ne m’aura pas. Je suis fort, je suis fort, putain je suis le plus fort.…

- Innocent, s’il te plait, regarde-moi. C’est Myriam.

Je me débats encore un peu car je ne veux pas que ces deux femmes me voient chialer derrière mon rire moqueur. Épuisé et humilié, je ne peux plus rien faire. Les larmes roulent malgré moi sur mon visage. J’entends encore au loin le murmure de ma psy qui a repris vite fait ses esprits et qui m’encourage.

- Continue Innocent, exprime-toi, c’est bien.

Elle me caresse la tête mais je n’ai plus la force de réagir. Je voudrais la mordre pour ce geste autorisé seulement par ma mère, le soir, quand tout le monde dormait.

Dans la voiture, c’est le silence. Myriam est sous le choc. Elle n’a pas ouvert la bouche depuis l’incident. Il faut dire que ma crise d’épilepsie a été impressionnante. Je n’en avais pas eu d’aussi importante depuis longtemps. Officiellement, c’est à cause de mes blessures. Personne n’a pu me soigner correctement au Rwanda. L’énorme trou dans ma tête s’est infecté. J’avais du pus jusque dans les yeux. Au camp, je puais le cadavre et les mouches me tournaient autour comme de la charogne. Lorsque les médecins français ont dû me rouvrir le crâne pour essayer de réparer ce qui avait été salopé, ils ont été obligés de trafiquer une petite partie de mon cerveau. C’est à cause de ça que j’ai ces évanouissements de tapette.

Mais la vérité, c’est que cette femme qui m’a chauffé le sang. C’est à cause d’elle si je retourne régulièrement là-bas, dans ma tête. À chaque fois que je la vois, elle m’oblige à repartir, comme si ce n’était déjà pas assez difficile de vivre ici  et maintenant !

À peine rentrée, Myriam est bipée par l’hôpital. Elle doit se dépêcher, partir, secourir les blessés. Parée pour un nouveau sauvetage. Je la regarde se changer. Myriam est une belle femme mais elle ne veut pas le savoir. Sa blouse blanche ne lui va pas. Je lui dis mais elle s’en fout. Elle me laisse souvent la reluquer. Je sais que ce n’est pas vraiment ce mot que je voudrais utiliser, surtout pour elle, je voudrais d’autres mots que ceux de la rue et des potes mais pour l’instant, je sais pas, m’en veux pas ma jolie black…

Myriam me laisse faire parce qu’elle me voit encore comme un gamin. Un enfant qui n’a pas eu d’enfance. Il faut dire que mes un mètre cinquante n’aident pas à me percevoir comme un adulte. Mais je ne lui ai pas dit qu’au Rwanda j’étais déjà un homme. Que j’étais responsable et que je savais faire l’amour à une femme. Que plus d’une avait drôlement mouillé rien qu’avec ma langue. Elle doit être au courant, elle qui a vécu en Afrique. Ça fait tellement longtemps qu’elle vit en France qu’elle a peut-être tout oublié de son pays ou qu’elle ne veut plus s’en rappeler. Elle joue peut-être un jeu avec moi… non, faut que j’arrête mes fantasmes. Myriam est tellement occupée qu’elle a pas le temps de voir que je la regarde comme une femme avec mes yeux d’homme. Et puis, j’ai pas envie de la faire chier avec ça. Elle a déjà suffisamment à faire avec moi, alors autant garder mes désirs pour moi tout seul.

Quand nous discutons, le soir, Myriam me propose d’essayer de ne plus penser par rapport à mon passé. Mon présent comme mon futur sont en France, me dit-elle souvent. Elle aussi à dû s’y habituer. Elle ne m’a parlé qu’une fois de son pays natal. Ses parents ont fui la famine et la guerre civile. Elle est arrivée ici à quinze ans. Abandonnant tout derrière elle. Y compris la sépulture de ses grands-parents et de trois de ses petits frères. Mais moi, c’est pas pareil. Elle ne peut pas comprendre, même si je lui ai confié ce que j’avais vu dans les moindres détails. Elle ne peut pas comprendre. Elle n’a jamais vu personne se faire découper juste devant soi et l’entendre gémir pendant des heures sans rien pouvoir faire. Elle n’a pas vécu au Rwanda. Au Rwanda pendant les tueries. C’est peut-être aussi pour ça que je peux lui parler. Il n‘y pas plus personne pour vérifier mes propos. Plus personne pour partager ma langue, vivre mes traditions…

Tout le monde est mort. Tout est mort.

Je suis la mort.

Myriam ne risque rien mais je n’ose pas encore lui dire que tout le reste, tout le monde va et doit mourir bientôt ! C’est comme ça. C’est la malédiction d’Imana. Le prix à payer pour me garder en vie. Je ne devrais plus être là, depuis longtemps. J’aurais dû être découpé, jeté dans le lac comme tous les autres. Mais je suis vivant, en France, avec Myriam qui prend soin de moi. Pourquoi je suis là ?

Imana : Au cœur de la religion rwandaise traditionnelle, Imana est le dieu tout puissant qui a créé la vie et la protège.


5.

Myriam est rentrée au milieu de la nuit froide. Je ne dormais pas. Comme toutes les nuits, je ne dors plus. Après des heures de luttes terribles, le sommeil me prend de force aux premières lueurs du jour et m’oblige à revivre inlassablement les massacres.

L’appartement de Myriam est minuscule et nous dormons dans la même pièce. Elle dans un lit trop petit et moi par terre. Je peux voir Myriam se déshabiller. Elle pourrait se planquer dans la salle de bains. Mais non. Elle pense peut-être que je dors. Où c’est une habitude. Elle croit peut-être que je pourrais être gênée de la voir à poil. Myriam est belle, généreuse dans ses courbes. Sa peau est un soleil dans mes nuits d’exil. Sa voix chaude enveloppe chacune de ses paroles. Même quand elle cri, elle le fait chaleureusement. Je connais toutes ses rides que jamais je ne caresserai. Myriam n’est pas vieille, comme elle me répète souvent, elle est savoureuse, entière, pleine de cette vie qui me fui depuis les marais. Parfois, sa peau frôle ma peau, séparés par le sac de couchage. Je rougis de ce contact. Mais je ne me trahis pas. Je reste immobile. Si le marigot m’a appris une seule chose c’est bien celle-ci : ne pas bouger, quoi qu’il arrive. Pour rien au monde je ne voudrais détruire ces instants de grâce suspendues. Ces seules secondes où je ne regrette pas de vivre.

Même ce peu de bien-être tourne parfois à la folie lorsque, sous les traits de Myriam, je vois ma mère apparaître. Dans ces instants de confusion, je voudrais hurler, lui dire de partir ou d’être là, vraiment vivante à mes côtés ! Mais ma mère reste flottante et vient hanter mon maigre bonheur.

Malgré l’émotion, la fatigue accumulée finit toujours par me surprendre. Et les cauchemars avec.


7.

Myriam est convoquée au collège par ma principale. Encore une fois. Elle ne dit rien mais je vois bien dans son attitude que je la déçois. Elle me balance simplement quelques mots ravageurs juste avant d’entrer dans le bureau.

- Tu sais Innocent, depuis mon arrivée en France il y a maintenant vingt ans, je n’ai jamais fait de vagues. j’ai trouvé rapidement un travail et je me suis adaptée. Ça n’a pas été facile parce que je n’avais rien à quoi me raccrocher, aucun confident à qui parler.

Tu seras toujours un africain, Innocent, mais si tu veux vivre ici, il faut le faire avec les coutumes locales. Sinon, tu deviens fou. Je ne te demande pas d’oublier d’où tu viens ni de te transformer en une personne qui ne serait pas toi mais s’il te plait, essaie de faire un effort.

Pour la première fois, je ne la comprends pas. Ses paroles ne lui ressemblent pas du tout. Elles me blessent. Blessures encore, toujours elles, comme la mort. Pareil. Je la regarde et seuls mes yeux peuvent lui répondre.

Mais Myriam, tu te rends compte de ce que tu dis, de ce que tu me demandes ? Tu veux que je renie mon passé, les miens, toute ma famille abandonnée les tripes à l’air là-bas ? Tu veux que je les oublie pour vivre dans un pays qui ne m’accepte pas, dans ce pays qui cache ses assassins, qui a formé des Hutus à nous massacrer ?

Je serre les dents mais je ne dis rien. Je n’ai rien à dire. Une boule d’angoisse monte de mon estomac et m’empêche de respirer.

Je voudrais hurler à Myriam que ce n’est pas moi qui ai commencé à foutre la merde dans ce collège. Les autres m’ont manqué de respect et ça je ne peux pas le supporter, en France comme ailleurs. Mais je ne dis rien. Même si au Rwanda l’honneur est au-dessus de tout. Je baisse les yeux et j’attends que tout cela passe au-dessus de moi, loin, loin. Je n’arrive même plus à me défendre. C’est trop dur ici. Ici où je ne suis rien. On me le répète tous les jours. Au Rwanda il n’y a plus rien non plus pour moi, pour mon peuple. La prof d’histoire a expliqué ce qu’était un génocide. Elle a pris comme exemple Les juifs, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Maintenant, je peux mettre un mot sur ce qui est arrivé à notre ethnie ; les tutsis aussi ont subit le génocide. Pas avec des chambres à gaz. Pas avec des trains à bestiaux et des camps de concentration. Simplement avec des machettes, des fusils parfois, quelques grenades et tout ce putain de fric français ! Ces buissnessman de la mort ont dû bien se marrer en nous regardant crever. J’ai dû parler tout haut sans m’en rendre compte. La prof m’a regardé bizarrement mais elle n’a rien ajouté. Elle a baissé les yeux. Elle semblait gênée. Elle semblait savoir et j’ai bien senti qu’elle avait honte d’être française. Y’a de quoi ! Même si elle, personnellement elle est plutôt là pour m’aider, elle connaît les complots entre la France et le Rwanda !

À la sortie du cours, un élève de ma classe, Steven je crois, m’a donné un coup de coude dans l’estomac en murmurant que j’avais intérêt à arrêter mes conneries parce que de toute façon, j’étais pas chez moi et que tout le monde s’en foutait royalement de ma cambrousse. Steven est grand et gros mais moi je suis très rapide. Je lui ai retourné le bras dans le dos et je l’ai simplement fixé du regard. Le même regard fou, fort et fier que celui adressé au Hutu qui a abattu sa machette sur moi. Je n’entendais plus rien, je ne sentais plus rien. C’est le hurlement de douleur de Steven qui m’a sorti de mon état de transe. Deux pions sont intervenus. L’un m’a conduit directement dans le bureau de la principale sans un mot pendant que l’autre emmenait Steven en pleurs à l’infirmerie.

Myriam n’est pas à l’aise. Elle se sent fautive. Je le vois dans sa façon de tortiller son ticket de métro usagé. Je ne sais pas pourquoi elle réagit ainsi. Elle a rien à se reprocher puisqu’elle est maintenant une bonne petite française ! J’ai presque envie de rire tellement je la trouve piteuse mais par respect pour tout ce qu’elle fait pour moi, je reste tranquille.

- Asseyez-vous Madame, je vous en prie, propose la principale.

Encore et toujours s’asseoir sur une chaise. À croire que les choses sérieuses ne peuvent pas se dire autrement en France. Myriam le fait docilement. Je lui en veux de s’abaisser ainsi. Je fais finir par croire qu’elle comprend et surtout qu’elle accepte tous ces codes complexes. Nous, peuples africains, avons notre fierté. Personne ne se comporte ainsi avec nous. Mais ici, les règles ne sont pas les mêmes. Aucun étranger ne les connaît à l’avance. Myriam à bien appris. Moi, je reste debout et j’ai envie de lui tourner le dos à cette connasse. Mais je sais que cette attitude ne ferait qu’aggraver mon cas et peut-être celui de Myriam. Elle n’y est pour rien dans cette affaire alors je reste près d’elle, immobile, comme éteint. J’attends la punition.

- Madame, je dois vous apprendre que l’attitude d’Innocent au sein de notre collège est inacceptable. Je connais son passé et partage ses souffrances mais cela ne doit pas nuire au bon fonctionnement de l’établissement. Les parents de Steven ont porté plainte pour coups et blessures volontaires. Ils ont même crées un comité de défense pour que d’autres incidents de la sorte ne puissent plus arriver. Et ça, c’est intolérable. Innocent fait courir des risques très importants au collège et met en péril notre bonne réputation.  Nous avons eu la gentillesse de le prendre et de le garder malgré les nombreux avertissements qu’il a reçu et son niveau très faible mais aujourd’hui, votre fils est allé trop loin, Madame.

Je m’étrangle en toussant de rage. Myriam ne va pas laisser dire ça, elle ne peut pas accepter ces mensonges racistes, cette hypocrisie, ce…ce…

- C’est pas ma mère ! Je ne peux plus me retenir, je m’approche du bureau, les poings serrés dans mes poches. Il faut que Myriam intervienne car je ne réponds plus de ma colère. La principale blêmit et s’enfonce un peu plus dans son fauteuil.

- Innocent !

- Myriam me prend doucement le bras. Ses yeux sont paradoxalement pleins d’apaisement.

- Mais Myriam, tu as entendu comme moi ce qu’elle raconte. Elle… elle sait rien de moi…Vas-y, dit lui tout, balance tout ce que tu sais, je m’en fout! Myriam, tu ne peux pas la laisser dire ça ! Tu ne peux pas… Je sens les larmes monter en moi et brouiller mon regard. Je quitte précipitamment la pièce en claquant la porte. Le préfabriqué tremble de tous ses murs. J’escalade les grilles fermées du collège et cours dans la nuit et le froid de cette ville inconnue.

Malgré moi, mes pas me portent devant le cabinet de la psy. Toutes les pièces sont plongées dans le noir. Je fais le tour du bâtiment et aperçois un rai de lumière sous la porte d’une salle qui sert habituellement de cuisine.

- Hé ! Hé ! Y’a quelqu’un ? Oh, y’a quelqu’un ?

Sans plus réfléchir, je frappe des poings contre la fenêtre. J’ai envie de tout casser, tout détruire comme ils l’ont fait avec ma famille, ma maison, mon village, mon peuple… et je repars encore là-bas…


10.

À l’instant où une vitre se brise sous mes coups rageurs, une ombre ouvre la fenêtre. Les bris de verres assourdissent ma vision. Je recule instinctivement. Le sang commence à couler de mes poings serrés. L’ombre m’attrape par la manche de mon pull et m’entraîne à l’intérieur de la pièce. Je respire bruyamment. Je ne sais pas si c’est à cause de ma course folle ou de ce sang qui m’aspire et veut me replonger vers mes terreurs.

Sans que je puisse réagir, mes mains et mes poignets sont passés sous un filet d’eau oxygénée et mes petites entailles sont rapidement bandées. On me fait asseoir sur une chaise. Quand enfin je relève les yeux, je croise le regard de ma psy. Je balbutie de peur

- Qu…qu’est ce que vous foutez là ?

Elle me regarde, esquisse un sourire

- Ce serait plutôt à moi de te demander cela. Mais je savais que tu viendrais. Je t’attendais.

Je ne peux pas me laisser aller. Ma colère reprend le dessus.

- Vous parlez comme une blanche !

J’ai marmonné cette phrase entre mes dents mais elle m’a quand même entendu. Elle ne dit rien, soulève les sourcils d’un air étonné et retourne vers la cuisine. Je sens soudain une culpabilité inconnue me peser sur l’estomac. Impression nouvelle. Comme si ça me déclenchait quelque chose d’avoir déçu cette femme…

C’est bizarre mais elle n’a pas le même visage que lorsque je la vois pendant les séances. Elle semble moins me juger mais je dois quand même me méfier. Je suis sûr qu’elle va essayer de me faire parler. La preuve, elle a déjà réussi à me faire asseoir ! Et puis c’est quoi son délire de m’attendre ? Elle s’emmerde tellement chez elle qu’elle n’a rien d’autre à foutre que de m’attendre ? Elle n’a qu’à s’acheter un chien, mater la télé ou les voisins, comme tout le monde…Complètement ravagée la vieille !

- Est-ce que tu veux un café ?

Je me retourne vers la fenêtre brisée pour savoir à qui elle parle. Il n’y a personne.

Comme je ne réponds pas, elle passe la tête par la porte et me repose la même question. Je dois me méfier. Elle est folle. J’en ai la preuve maintenant !

- Non.

- Tu n’es pas très causant. Mais ce n’est pas grave. Je suis contente que tu sois là ce soir, je commençais à douter de mon instinct.

Je te connais ma vieille. T’as essayé de m’avoir, de faire la gentille mais ça ne marchera pas avec moi. Je regarde mes mains bandées sans pouvoir penser davantage.

La psy revient avec une tasse fumante entre les mains. Elle tire une seconde chaise dans la pièce et s’assoit près de moi. Elle me regarde en souriant.

- Je suis contente que tu sois là.

En plus elle se répète !  Mais, bizarrement, ça me fait quelque chose car c’est la première fois que quelqu’un me dit ce genre de chose. Et soudain, je ne sais pas pourquoi, je me demande si ce « là » veut dire « ici dans cette pièce » ou « ici en vie ».

Je me lève et arpente la salle. Je ne veux pas que cette femme me déroute comme elle le fait en ce moment. J’ai besoin de stabilité, d’habitude, de colère et de haine envers toute cette race complice de notre mort ! Elle est psy, elle devrait le savoir. Plus les minutes passent et plus je la déteste. Elle me fait penser au vieux Umufumu qui a dénoncé tous les tutsis du village.

- Tu n’es pas obligé de me parler Innocent. Nous ne sommes pas en séance et je ne suis pas ta psy, pas en ce moment en tout cas. Je sens ta peur et je ne sais pas comment faire pour t’aider.

- J’t’ai rien demandé !

C’est plus fort que moi. Je n’arrive pas à maîtriser cette chose violente qui s’empare de tout mon être. Il faut que je quitte la pièce avant de frapper ma psy. Je ne sais pas si j’en serai capable mais je commence à me méfier de moi dans certaines situations. Je repense à Myriam que j’ai laissé en plan avec la directrice, à Steven à qui j’ai peut-être cassé le bras, à toutes ces insultes que j’ai reçu et rendu au triple à tous ces coups de pieds, de poings, de pute…À ces deux coups de machette ! J’en reviens toujours à ça ! À cet homme aux yeux fous qui a voulu m’exterminer, me découper comme un poulet… Regarde ces cicatrices, Myriam ! Comment veux-tu que j’oublie ? Je ne peux simplement pas. Je ne peux pas pardonner puisque ma chair ne pourra jamais oublier !

Je hoquette et me précipite vers las toilettes pour vomir toute cette haine, toute cette tristesse, cette fatalité à laquelle j’ai échappée !

Je reste longtemps ainsi à me vider. Je vais mourir. Il n’y a plus de bruit alentour. Je ne sais pas où est la psy. Elle n’est plus là. Je suis seul, encore une fois, seul, seul…


11.

J’ai dû m’endormir car je comprends seulement que suis dans lit inconnu. Il fait sombre et je ne sais pas où je suis. J’entends simplement une respiration régulière près de moi. Je tends les bras mais il n’y a personne.

- Tu es réveillé, Innocent ?

Je reconnais la voix de Myriam, toute cotonneuse. À moins que ce ne soit moi qui sorte lentement de mon brouillard. Dans une autre pièce, un bruit d’ordinateur en route.

- Je suis mort ?

Cette question est si naïve qu’elle fait rire Myriam. J’aime son rire. Il ressemble à une cascade d’eau fraîche, à des pétards un jour de fête, à un plaisir sans fin. Myriam est mon plaisir… J’aimerais tellement tout effacer et sentir sa peau contre la mienne ! Mais le rire sonore et continue de Myriam me perturbe et coupe court à mes désirs…

- Je ris mais je comprends ta question, Innocent. Non, tu es bien vivant et tu m’as foutu une sacrée frousse. Même ta principale proposait de m’aider à te chercher. Elle voulait prévenir la gendarmerie. T’imagines…Heureusement Mme Cachon, ta psy, m’a appelé sur mon portable…

J’essaie de me rappeler les événements de ces dernières vingt-quatre heures. La seule question qui me vienne à l’esprit me paraît débile mais je la pose quand même.

- Pourquoi elle m’attendait, la psy ?

Je ne m’adresse pas vraiment à Myriam, ni à Mme Cachon, d’ailleurs. Plutôt une réflexion sur moi-même que je ne peux pas formuler autrement.

- J’étudiais, Innocent. Cela m’arrive quand un patient  m’offre une remise en question.

Je ne sais pas si cette bonne femme le fait exprès mais elle a le don de m’énerver chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Je ne dis rien, même entre mes dents car elle a eu la bonne idée de faire venir Myriam. Mais je ne supporte pas son air supérieur de tout savoir mieux que tout le monde en prenant les autres en pitié. Je déteste !

En la voyant s’approcher du lit, je me rends compte pour la première fois qu’elle se tient voûtée, comme une vieille ou comme une personne croulant sous le poids d’un malheur. Mais non ! Qu’est ce que j’imagine, elle est vieille, c’est tout ! Je ne sais pas pourquoi j’ai pitié d’elle. Je la déteste, elle joue la perverse avec moi. Point barre. Ok, elle a été gentille de m’accueillir et de vouloir m’aider mais faudra un jour qu’elle sache que ça ne sert à rien ce qu’elle fait, que ça marche peut-être sur les  blancs mais pas sur moi. Au Rwanda, y avait pas tous ces trucs, juste un griot et un Umufumu.

Myriam, qui semble lire dans mes pensées, me regarde sévèrement.

J’ai dû replonger car je la vois me parler sans que ses lèvres ne remuent.


12.

- Innocent, je sais d’où tu viens et je sais pourquoi je t’ai choisi, je ne te le dirais pas car chacun à ses secrets. Je ne pourrais jamais sonder tes souffrances comme tu les as subies et même toi maintenant, avec le recul, ton histoire est différente de ton vécu. Seul le temps permet cela. Et c’est heureux car personne ne supporterait de revivre exactement deux fois les mêmes horreurs !

Je ne sais pas comment tu vis le rapport avec ta psy car personne n’a le droit de dire à ta place ce que tu ressens mais, d’après ce que je vois, tu n’as pas l’air de tellement l’apprécier. Tu pourras toujours dire à tout le monde que personne ne te comprend et n’a pas vécu ce que tu as vécu, ce qui est vrai mais complètement stérile. Tu ne sortiras jamais des marais si tu ne décides pas en jour de les affronter pleinement, d’assumer d’être encore en vie, soigné, dans un pays en paix où tu peux être vraiment accueilli, écouté, où tu peux te reconstruire en apprenant, en essayant de t’aimer, d’aimer…

Je te sens juger cette femme alors que tu ne supportes pas qu’elle te juge ! Quel paradoxe, Innocent !

Tu ne connais pas ses souffrances, tu ne connais en rien sa vie, son passé, son présent, alors, de quel droit, toi, tu la jugerais ? Dis-moi, Innocent ?


13.

La psy est penchée au-dessus de moi. Je la vois qui hésite à me caresser la tête. Je serre les dents. J’ai bien entendu les paroles transmises par Myriam mais je n’arrive pas encore à les appliquer. J’ai besoin de réfléchir. Mme Cachon n’insiste pas mais je l’entends pousser un soupir. Je me détends aussitôt et je lui esquisse un pauvre sourire, non de victoire mais presque d’excuse. Parce qu’elle devra encore attendre.

Comme la pièce est plongée dans le noir, je crois qu’elle n’a rien vu de mon sourire. Tant mieux. Je tiens pas à ce qu’elle croit avoir gagné quoi que ce soit. J’ai eu un peu pitié et je lui ai sourit, voilà, c’est tout. Il se peut que je lui parle entre quatre yeux, un jour. Mais faudra pas qu’elle me chauffe avec ses questions et ses airs supérieurs. Il faudra qu’elle me laisse faire. Pas maintenant. J’ai pas envie qu’elle le sache. Ça viendra ou ça ne viendra pas mais c’est moi qui aurait décidé de tout.

Myriam l’accompagne dans la cuisine. Je les entends discuter un peu tout en tapant frénétiquement sur le clavier de l’ordinateur. Pour une fois, je n’ai pas envie de savoir se qu’elles se racontent, je leur fais confiance. Ouais ! Même à l’autre, je veux bien essayer de lui faire confiance. Et pour la première fois depuis très longtemps, je m’endors sans être assaillie d’angoisse et surtout aucun cauchemar ne vient me posséder. Quelques questions restent tout de même en suspens dans un coin de mon crâne ; Pourquoi ces deux femmes m’aident ? Pourquoi moi ? Je ne peux rien leur donner en échange, sinon ma vie. Je n’ai plus que ça, et il faut voir dans quel état elle est, ma vie ! Et même comme ça, elles semblent, elles semblent… C’est quoi le mot ?


14.

Collège Jacques Prévert

7, rue des chasseurs

95250 Maury-sur-Seine                                                           

Maury-sur-Seine, le 05 avril 1996,

EXCLUSION DEFINITIVE D'UN ELEVE SUITE AU CONSEIL DE DISCIPLINE REUNI LE 30 MARS 1996

NOM ET PRENOMS DE L'ELEVE :  Innocent Dajimba

DATE DE NAISSANCE :  13 décembre 1979

CLASSE SUIVIE : 3e B

NOM ET PRENOM DU REPRESENTANT LEGAL :  Myriam Laffona

ADRESSE DURESPONSABLE LEGAL : 11 avenue des rues hautes, 95250 Maury-sur-Seine

SI CE DERNIER J’EST PAS LE PERE OU LA MERE. PRECISER SA QUALITE :  Tuteur

NATURE DES FAITS A YANT MOTIVE LACOMfARUTJON DEVANT LE CONSEIL DE DISCIPLINE

Violence verbale envers les professeurs et les élèves

Refus de travailler

Non-respect des engagements pris à l'issue de la commission éducative

CONTRAT DE REINSERTION SOUHAITABLE : : OUI NON  (RAYER LA MENTION INUTILE)

Fait à Maury-sur-Seine le 05 avril 1996


15. 

Myriam replie soigneusement la lettre et la pose sur la table.

- Je ne sais pas si ce courrier est une bonne ou mauvaise nouvelle. Tu as maintenant seize ans et ce n’est pas cette année que tu passeras ton brevet. Ce n’est  pas un diplôme obligatoire donc ce n’est pas très grave. Tu vas devoir faire un choix Innocent et ça c’est très positif pour toi.

Myriam me regarde doucement. Aucune colère ne fait trembler sa voix.

- Tu ne m’en veux pas ?

- Et pourquoi donc ?  Si une personne, une seule personne doit reprocher quelque chose à quelqu’un c’est bien toi avec toi-même, Innocent ! À toi seul maintenant de choisir ton avenir !

- Tu te mets à parler comme la psy, Myriam, c’est nul ! Fais gaffe, bientôt ta peau va blanchir !

- Tu es sûr que c’est moi qui suis nulle ? Je ne vais pas entrer dans ton habitude, Innocent !  Pas cette fois-ci. J’en suis navrée mais il faut que tu réagisses ! C’est toi qui mènes ta vie, de bout en bout !

- Pourquoi tu dis ça ? Tu te fous de moi ou quoi  ! Tu sais très bien que je n’aie pas choisi…

- Je ne te parle pas d’avant mais de maintenant… et de demain !

- Y’a pas de demain pour moi ! T’as pas encore compris ça ! Y’a rien pour moi ici et je ne suis rien. C’est quoi cette putain de lettre sinon encore une preuve qu’on ne m’accepte pas comme je suis !

Je ne suis rien et pour personne !

- Si, au moins pour nous deux !

Là j’avoue que je ne comprends rien ! Je regarde Myriam l’air perplexe.

- C’est qui nous deux ?

- Moi et ta demi-sœur !

Je fixe Myriam. Je ne peux plus rien dire. Myriam a des enfants et elle ne m’en a jamais parlé ? C’est quoi ce délire ? Ça fait bientôt trois ans que je vis avec elle et pendant tout ce temps elle m’a caché une partie de sa vie ?

- Pourquoi tu m’as jamais rien dit ? T’as trop honte de moi, c’est ça ?

- Innocent ! Arrêtes ta parano ! Si je ne t’ai encore rien dit c’est parce cette enfant n’est pas encore née ! Je suis enceinte de quatre mois, Innocent !

Ma Myriam enceinte ? Mon bel amour… Et moi qui croyais qu’elle ne s’intéressait pas aux mecs ?

- Tu n’es pas content ?

Un immense sourire se dessine sur le visage de Myriam. Même après ça, je ne lui en veux et je la trouve rayonnante de vie et de beauté !

- Je voulais te l’annoncer autrement mais tout s’est accéléré ces derniers jours. Mon ami, le futur papa a trouvé une maison pour nous. Le bébé n’était pas prévu aussitôt, mais tu sais qu’on ne maîtrise pas toujours tout dans la vie. Seulement, j’aurai aimé que tu apprennes un peu à connaître David avant que nous habitions tous ensemble…

Qu’est-ce que je peux répondre ? Est-ce que je peux répondre ? C’est normal que Myriam veuille vivre sa vie même si j’ai du mal à accepter. Y’a trop de choses d’un seul coup. Je peux pas assumer…

- Réfléchis autant de temps que tu en aura besoin. Rien ne presse. Tu peux me poser toutes les questions que tu veux. Et je comprendrais que tu m’en veuille.

- Je ne sais plus quoi penser Myriam. J’ai pas vraiment envie de te parler, ni de te voir d’ailleurs. Je crois que je ne t’en veux pas…


 

 

Commentaires

(Je suis une élève de 3 ème du college Ledoux)

Cette version d'Innocent est beaucoup plus simple à lire (je n'ai pas de problèmes de compréhension comme dans la version officielle) mais plus banale (dans le style d'écriture) je pense qu'elle pourrait s'adresser à des lecteurs plus jeunes.
Ne connaissant avant que très peu l'histoire du génocide du Rwanda la version définitive m'a surprise : j'ai eu du mal à cerner les personnages et j'ai du relire plusieurs fois certains passages lorsqu'il me semblait avoir raté des événements importants...
Toutefois, après avoir étudié le roman en classe, l'histoire m'a plus touchée qu'après avoir lu la 1ère version qui a un vocabulaire plus "proche de moi. - j'espère que je ne m'embrouille pas trop dans mes explications - c'est pourquoi je préfère la version définitive ... au bout de plusieurs relectures et quelques explications !

Ecrit par : Juliette | 16 mars 2009

Bonjour à toi,

et tout d'abord, merci d'avoir pris la peine de lire avec autant d'enthousiasme les deux versions d'Innocent.
Tu ne t'embrouilles pas du tout dans tes explications. Il est vrai que la version publiée demande davantage de calme, de réflexions et d'attention. Je comprends tes confusions de la version définitive...vu que je l'ai fais exprès, non pas pas pour perde les lecteurs comme cela t'es arrivé, mais pour essayer de mettre le lecteur dans l'esprit confus et embrouillé d'Innocent. C'est un jeune adulte qui a tout perdu et qui s'est perdu dans son esprit. Il a vu et vécu tellement de choses affreuses qu'il n'arrive plus à se structurer, à vivre et s'exprimer de façon cadrée. Ce n'est pas pour autant qu'il soit devenu fou mais il ne sait plus où il va.
Et tu as raison aussi d'écrire que la 1e version est plus simple, plus banale et aussi plus proche de toi.
Naturellement, à 13/14/15 ans, on s'exprime plus comme dans la 1e version. Moi aussi, dans la vie courante, je m'exprime davantage dans la 1e version, mais j'aime également beaucoup la poésie et j'aime écrire des textes très poétiques. J'étais très romantique (ce n'est pas du tout péjoratif !) et en même temps très rebelle quand j'avais ton âge et c'est resté, de différentes façon.
Si tu veux, tu peux m'écrire sur ma boite mail et nous pourrons correspondre quand tu en auras envie.
magaliturquin@hotmail.com

Encore merci de ton intérêt pour Innocent et je suis très heureuse que ce livre t'ai sensibilisée au sort des rwandais.

A très bientôt.

Ecrit par : magali turquin | 18 mars 2009

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