01 juillet 2007
Chez moi.
Je pensais avoir tout lu d'Agota Kristof (hormis son théâtre), mais en fin de journée, j'ai fait la découverte d'un tout petit recueil de nouvelles : C'est égal. Je n'ai lu que trois textes et, pour le moment, je n'ose pas aller plus avant, tant l'écriture de cette femme me chamboule le coeur. C'est magnifique. Je vous fais partager cette lecture. Ce n'est pas long. Juste quelques minutes. Chez Moi. Est-ce que se sera dans cette vie ou dans une autre ? Je rentrerai chez moi. Dehors les arbres hurleront, mais ils ne me feront plus peur, ni les nuages rouges, ni les lumières de la ville. Je rentrerai chez moi, un chez-moi que je n'ai jamais eu, ou trop loin pour que je m'en souvienne, parce qu'il n'était pas, pas vraiment chez moi, jamais. Demain j'aurai ce chez-moi, enfin dans un quartier pauvre d'une grande ville. Un quartier pauvre, car comment devenir riche de rien, quand on vient d'ailleurs, de nulle part, et sans désir de devenir riche ? Dans une grande ville car les petites villes n'ont que quelques maisons de déséhrités, seules les grandes villes possèdent des rues et des rues sombres à l'infini où se tapissent des êtres semblables à moi. Dans ces rues, je marcherai vers ma maison. Je marcherai dans les rues fouettées par le vent, éclairées par la lune. Des femmes obèses, prenant le frais, me regarderont passer sans mot dire. Moi, je saluerai tout le monde, remplie de bonheur. Des enfants presque nus rouleront dans mes jambes, je les soulèverai en souvenir des miens qui seront grands, riches et heureux quelque part. Je les caresserai, ces enfants de n'importe qui, et je leur offrirai des choses brillantes et rares. Je reléverai aussi l'homme ivre, tombé dans le ruisseau, je consolerai la femme qui court, hurlant dans la nuit, j'écouterai ses souffrances, je la calmerai. Arrivée chez moi, je serai fatiguée, je me coucherai sur le lit, n'importe quel lit, les rideaux flotteront comme flottent les nuages. Ainsi le temps passera. Et, sous les paupières, passeront les images de ce rêve mauvais que fut ma vie. Mais elles ne me feront plus mal. Je serai chez moi, seule, vieille et heureuse. Il faut savoir qu'Agota Kristof est née en Hongrie et qu'elle a fuit son pays en 1956. Elle est arrivée en France sans rien, sans plus de passé, sans avenir encore. Elle était pratiquement analphabête et c'est pourtant dans sa langue d'exil qu'elle s'est fait mondialement connaitre grâce à sa trilogie : Le grand cahier, La Preuve et le Troisième mensonge. Son écriture est souvent dure mais tellement juste. J'ai eu le grand bonheur de la croiser par hasard lors du salon du Livre de Paris, il y a de cela quelques années maintenant. Une femme tout en reserve, en simplicité. Une femme vraie. Je suis si heureuse de découvrir ces nouveaux textes que je vais savourer comme la campagne un matin d'été nu.
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